Par Frédéric Cazenave
Aucune refonte du système financier mondial n'est possible tant que subsistera le trou noir des paradis fiscaux, prévient Daniel Lebègue, président de Transparence international France. Pour cet ancien directeur général de la Caisse des Dépôts et de la BNP il faut remettre de l'ordre dans les paradis fiscaux, havre de paix du blanchiment d'argent et des hedge funds. Pour convaincre, il met en avant les risques encourus par la planète finance et les sommes colossales qui sont en jeu.
Capital.fr : Pouvez-vous dresser un rapide panorama des paradis fiscaux ?
Daniel Lebègue : Une cinquantaine de paradis fiscaux existent dans le monde, dont la moitié en Europe. Par paradis fiscal on entend un Etat où il y a un très faible niveau d'impôt. Cet état pratique le secret bancaire et se refuse à toute coopération avec d'autres pays. Evidemment du fait de leur opacité il n'y a pas de données précises, mais nous estimons que 10.000 milliards de dollars d'actifs financiers sont détenus et gérés via les paradis fiscaux. Soit 5 ou 6 fois le PNB de la France…
Capital.fr : Quel est l'impact sur les recettes fiscales des Etats ?
Daniel Lebègue : Le Congrès américain estime que la perte fiscale annuelle est de 100 milliards de dollars. Un tel montant permettrait par exemple à Barack Obama de financer sa réforme du système de santé. En Europe, les ministres des finances français et allemand estiment le manque à gagner pour leur pays de 15 à 30 milliards d'euros par an.
Capital.fr : Les banques cachent-elles des actifs douteux dans les paradis fiscaux?
Daniel Lebègue : Parmi les 50 paradis fiscaux certains sont aussi des paradis bancaires et financiers c'est-à-dire des Etats où des acteurs de la finance sont installés et opèrent en dehors de toute surveillance et en pleine opacité. 4000 banques y sont implantées. Les grandes banques internationales, comme les françaises y ont des filiales ou des succursales. Mais attention, cela ne veut pas dire qu'elles ne surveillent pas de façon scrupuleuse leurs filiales afin de prévenir tout risque de fraude. La situation est différente pour certaines banques russes ou du Moyen-Orient, qui utilisent les paradis fiscaux pour dissimuler des transactions douteuses, voire blanchir de l'argent. Les paradis fiscaux représentent donc un risque considérable pour le système financier international. Ainsi les hedges funds, dont les deux tiers sont enregistrés dans des paradis fiscaux alimentent la crise financière car les investisseurs n'ont désormais plus confiance dans ces acteurs opaques et non surveillés. D'ici la fin de l'année, les hedge funds devraient faire face à plus de 500 milliards de dollars de rachats, les obligeant à vendre leurs actifs à n'importe quel prix sur les marchés.
Capital.fr : Nicolas Sarkozy s'est récemment attaqué aux paradis fiscaux. Angela Merkel avait fait de même il y a trois ans, sans succès. Peut-on les réguler ?
Daniel Lebègue : Il n'y aura pas de refonte du système financier international, c'est-à-dire plus de transparence, si l'on laisse subsister le trou noir des paradis fiscaux. La moitié des transactions financières internationales transitent, en effet, par eux. Et la crise actuelle donne du poids à ceux qui veulent en finir avec la finance clandestine. Des pays comme la Suisse voient leur système bancaire ébranlé, l'industrie des hedge funds est très mal en point. Enfin, l'arrivé de Barack Obama pourrait changer la donne aux Etats-Unis.
Capital.fr : Comment s'attaquer aux paradis fiscaux?
Daniel Lebègue : Pour remettre de l'ordre, il faudrait d'abord établir rapidement la liste des pays non coopératifs. Nous demandons ensuite que les Etats n'apportent plus de garanties ou d'aides aux banques, qui ont leur siège dans les paradis fiscaux, comme UBS ou Credit Suisse. De même, pour les entreprises. Pourquoi la France apporterait son aide à l'exportation à des sociétés dont les sièges sont situés dans des paradis fiscaux ? Enfin, il faut interdire la distribution des hedge funds qui ne donnent pas d'informations sur leurs actifs, leurs risques, et leurs engagements hors bilan.