Par Fabrice Arfi
Grégory Mintsa est gabonais. C'est l'un des principaux opposants politiques au régime d'Omar Bongo, maître du pays depuis 1967. Début décembre, ce militant anti-corruption a déposé plainte à Paris avec les associations Transparence International et Sherpa pour «recel de détournements de fonds publics» afin de faire la lumière sur les circonstances de l'acquisition par Omar Bongo d'un faramineux patrimoine en France. Cela s'appelle l'affaire des "Biens mal acquis". Quelques jours plus tard, lui et d'autres militants des droits de l'homme ont été arrêtés dans de troubles circonstances. Après treize jours de détention, Grégory Mintsa a finalement été relâché. Il raconte depuis son lit d'hôpital du centre hospitalier de Libreville les dérapages du pouvoir en place.
Comment s'est déroulée votre interpellation ?
Les policiers sont arrivés chez moi le 31 décembre, au matin. Il devait être 8 heures. Ils ont frappé à la porte à grands coups de pieds. Une fois à l'intérieur, un gars s'est présenté à moi comme le substitut du procureur. Il m'annonce qu'il vient pour une perquisition. Je lui ai demandé «pourquoi?». Là, il m'a regardé méchamment. Je lui demande ensuite s'il a un mandat. Il m'a répondu: «On n'est pas au cinéma ici». Les policiers ont passé une bonne heure chez moi. Ils ont tout fouillé, ma chambre, mon bureau et même emporté mon ordinateur. A ma grande surprise, ils m'ont dit ensuite qu'il fallait que je les suive, en me précisant que je serai libre dans la journée.
Des violences ont-elles été commises à votre encontre ou à l'encontre de vos proches ?
Non, aucune. Je ne sais pas si cela est dû à mon âge. J'ai 51 ans. Chez nous, il y a peut-être un reliquat de respect pour l'âge, je ne sais pas (sourires).
Etiez-vous au courant, au moment de votre interpellation, de l'arrestation d'autres militants anti-corruption et d'opposants politiques ?
Non, je n'étais pas au courant. Je crois que j'ai été le premier arrêté de tous les militants des droits de l'homme concernés. Quand les policiers ont décidé de m'emmener au poste, j'ai dit à mon fils d'aller vitre prévenir Marc Ona [considéré comme le porte-parole de la société civile au Gabon, NDLR] pour qu'il rende publique l'information auprès des associations françaises Sherpa et Transparence International avec qui j'ai déposé plainte, à Paris, début décembre, dans le cadre de l'affaire des "Biens mal acquis". A ma grande surprise, j'ai retrouvé Marc Ona dans les locaux de la police judiciaire de Libreville...
Quand le motif de votre interpellation vous a-t-il été communiqué ?
Dès mon premier interrogatoire dans les locaux de la police judiciaire, ils ont cherché à me tirer les vers du nez. J'ai demandé à ce qu'on me pose des questions précises. Ils ont eu l'air d'apprécier et m'ont parlé d'une lettre rédigée par Bruno Ben Moubamba [porte-parole des Acteurs libres de la société civile gabonaise en Europe, NDLR], qu'il voulait publier dans plusieurs journaux locaux comme une sorte de "J'accuse" gabonais. L'interrogatoire a duré environ 45 minutes. Le suivant a eu lieu le 5 janvier ! Entretemps, je suis resté cinq jours d'affilée dans les locaux de la PJ, assis sur une chaise, sur laquelle je dormais. C'est là que j'ai commencé à sentir les symptômes de mon hépatite B.
«Je sais que j'ai raison d'être persécuté»
Quand avez-vous été transféré dans une prison ?
Le 7 janvier, nous avons été transférés à la maison d'arrêt de Libreville. On y a été emmené avec force escorte policière, comme si nous avions Ben Laden avec nous. Je n'ai jamais vu cela ! Nous sommes entrés par une porte dérobée pour nous retrouver dans le bureau du juge. J'ai reconnu que je connaissais Bruno Ben Moubamba, qu'il a travaillé chez moi, sur mon ordinateur, même si je trouve que sa lettre manquait d'efficacité. A mon sens, c'était un brûlot qui n'avait pas assez d'intensité et était un peu contre-productif.
Avez-vous pu voir un médecin ?
Oui, à la police judiciaire. Mais pas à la prison, où mon hépatite s'est amplifiée.
Dans quelles conditions avez-vous été détenus ?
La prison de Libreville, c'est un scandale ! Un pur scandale ! Nous étions 98 détenus dans un réduit noir qui faisait 10 mètres de long sur 3 mètres de large. Il n'y pas de sanitaire, pas l'eau courante. Ils font vider les fosses septiques à la main chaque semaine. J'ai rencontré des gens qui étaient en détention provisoire depuis huit, dix ou douze ans, sans être jugés. Pour certains, leur dossier a même été perdu ! Sur un plan juridique aussi, c'est scandaleux: on voit des mineurs côtoyer des criminels de haut-vol. Et avec tout ça, il y a une fraternité et une humanité incroyables dans cette prison.
Pour justifier vos interpellations, le ministre de l'intérieur gabonais, Mba Obame, a évoqué lors d'une conférence de presse le fait que vous ayez participé à «une tentative de déstabilisation [du pays] par d’organisations étrangères». Il a aussi indiqué que «pour provoquer un mouvement insurrectionnel, des ONG françaises ont recruté des citoyens gabonais en France et au Gabon. Ces compatriotes ont organisé à travers le pays des réunions secrètes dans des lieux et avec des personnalités que nous nous gardons de relever aujourd’hui». Que cela vous inspire-t-il ?
Cela m'inspire Staline... On dirait du social-communisme primaire en pleine guerre froide où l'on agite la menace de l'extérieur. Franchement, c'est ridicule. Cela me ferait rigoler s’il n'y avait pas de dimension ultra-sécuritaire derrière tout cela. Nous sommes, en réalité, au cœur d'une affaire intérieure complexe. Il y a en ce moment au Gabon une guerre de succession acharnée au sein même du premier cercle d'Omar Bongo.
Il y a, d'un côté, le fils d'Omar Bongo, ministre de la défense, qui a fait alliance avec le ministre de l'intérieur et, de l'autre, le gendre du président qui est, lui, ministre des affaires étrangères. Pour bien se faire voir, le ministre de l'intérieur a tout fait pour que je retire ma plainte dans l'affaire des "Biens mal acquis". Il m'a proposé tout l'argent que je voulais. Il m'a envoyé de nombreux émissaires à qui je n'ai cessé de dire que je retirais ma plainte si le pouvoir gabonais restituait au peuple les biens qu'il avait acquis avec son argent en France.
L'affaire des "Biens mal acquis" a-t-elle évoquée lors de vos interrogatoires ?
C'est moi qui l'ai tout de suite évoquée auprès des policiers ou du juge. Il est évident que si j'étais là, c'était à cause de ma constitution de partie civile dans cette affaire et pas à cause de cette histoire de texte «insurrectionnel». On a voulu me faire taire en utilisant des méthodes d'intimidation bien connues.
Avez-vous peur aujourd'hui ?
Cela m'arrive, oui. Mais dans la mesure où je sais que la peur est leur meilleure arme, je sais que j'ai raison d'être persécuté.